

article paru dans le monde des livres du 10/11/2006.
C'est à 10 ans que j'ai découvert les Confidences d'un prestidigitateur de Robert-Houdin et, bien avant d'avoir refermé le second volume de sa copieuse autobiographie, mon impérieuse vocation pour l'art magique était née. Si les hasards de la vie m'ont ouvert les portes du cinéma et permis d'emprunter la voie ouverte par un autre grand magicien, Georges Méliès, ma passion d'enfance pour l'illusion et mon admiration pour Robert-Houdin n'ont jamais faibli.
Le nom de Robert-Houdin, dont les magiciens du monde entier célébraient l'an dernier le bicentenaire de la naissance (1805-1871), est depuis près d'un siècle synonyme de prestidigitateur et, à une époque où ceux que l'on traitait de saltimbanques côtoyaient, sur l'échelle sociale, les vagabonds et les voyous, il réussit à faire de son art l'une des distractions favorites des monarques de son temps. Consécration, ou ironie suprême, son autobiographie fut d'ailleurs, pendant des décennies, un des livres de prix offerts aux élèves méritants. Celui que les Français confondent trop souvent avec l'escapologiste américain Harry Houdini - qui poussa l'admiration de son idole jusqu'à lui emprunter son patronyme ! - eut une vie dont chaque étape surenchérit sur la précédente.
Lorsque Jean-Eugène Robert naît à Blois, au lendemain d'Austerlitz, escamoteurs, physiciens, montreurs de lanterne magique, de curiosités ou d'automates détiennent tous une parcelle de ce savoir magique, venu du fond des âges, que le futur Robert-Houdin va rassembler puis parfaire. Inventeur génial, doué d'une virtuosité manuelle incomparable, il inventera une magie révolutionnaire, débarrassée de sa gangue d'obscurantisme et de ses artifices pompeux.
Horloger et mécanicien d'exception, Robert-Houdin mettra sa passion au service de ces deux disciplines. Pendant que ses ateliers produisent les créations qu'il invente avec jubilation - réveils-briquets, automates, pendules mystérieuses ou jouets sophistiqués destinés à une clientèle aisée - l'artisan peaufine son "grand oeuvre" : le répertoire des "Soirées fantastiques" qui le rendront légendaire.
Quand, à l'aube de la quarantaine, Robert-Houdin inaugure le théâtre auquel son nom restera attaché soixante-quinze ans, les spectateurs sont accueillis, dans un salon raffiné, par un hôte distingué, portant l'habit, et qui les éblouit avec des "Prestiges" où se mêlent virtuosité et humour. Le lien est définitivement rompu avec les escamoteurs et "physiciens" du passé.
SENS DU RÉEL, GOÛT DU MERVEILLEUX
La vie de Robert-Houdin est un roman où se côtoient un solide sens du réel et le goût du merveilleux. Les ingrédients en sont la mécanique, les automates, et bien évidemment la magie. Robert-Houdin éleva l'Illusion au rang d'un art, et sa gloire y fut telle qu'elle occulta, injustement, les multiples facettes de ce personnage hors norme.
Fortune faite, il se retire pour se consacrer à la recherche scientifique. Et entreprend, dès 1850, de faire de son "Prieuré" de Saint-Gervais la première maison "intelligente", dans laquelle l'horlogerie combinée à l'électricité régit tous les problèmes d'intendance, préfigurant ainsi l'ordinateur domestique... C'est à ce rationaliste que Napoléon III fait appel pour contribuer à la pacification de l'Algérie : celui qui démasquait à Londres les faux médiums en compagnie de son ami Charles Dickens s'embarque alors vers l'Afrique pour l'un des épisodes les plus insensés de son existence. Robert-Houdin, avec comme seule arme sa baguette magique, va devenir le "grand sorcier blanc" qui met en déroute, sur leur propre terrain, les marabouts des tribus du désert !
Dès son retour en pays blésois, il dépose des brevets en rafale. Le savant met la même énergie que le magicien dans sa quête de l'impossible. Robert-Houdin invente des instruments d'ophtalmologie, réalise l'une des premières expériences d'éclairage par lampe à filament végétal, définit les principes du téléphone... Il y a du Léonard de Vinci et du Jules Verne dans cet homme, dont la postérité ne voudra retenir que le prestidigitateur...
Robert-Houdin laisse quatre ouvrages fondamentaux sur son art, qui demeurent les Evangiles des magiciens. C'est à propos de l'un d'eux, "Les Secrets de la prestidigitation et de la magie", que l'historien américain Jean Hugard écrivit à la fin du XXe siècle : "Aujourd'hui encore, (...) il n'existe aucun ouvrage qui puisse lui être comparé. Si tous les autres livres qui ont été écrits sur la magie devaient être détruits, tout l'art magique pourrait être reconstruit à partir de ce seul ouvrage."
La réédition de ses "oeuvres complètes" en un seul volume va offrir aux amateurs de merveilleux un ensemble de textes tirés d'ouvrages aussi rares que précieux et sur lesquels veillaient seuls, jusqu'alors, quelques magiciens bibliophiles. Encore faut-il préciser que, si Robert-Houdin a bien écrit ces ouvrages à l'intention du grand public, il les a aussi destinés à ses "futurs confrères dans l'art de l'escamotage". Sachant mieux que personne que les lecteurs profanes et les initiés n'en attendaient pas la même chose, il les a rédigés en anticipant le principe brillamment illustré par Edgar Poe dans sa "Lettre volée" - et que les magiciens pratiquent depuis la nuit des temps : le "détournement d'attention"...
Ainsi, les spectateurs imaginant toujours - à tort - que les secrets des prestidigitateurs se résument au modus operandi de leurs tours, Robert-Houdin feint de leur donner satisfaction en détaillant un florilège de "prestiges" - mais s'abstient de révéler l'"envers du décor" de ses plus célèbres créations... Toutefois, pour qui veut comprendre, voire apprendre, les mécanismes psychologiques qui sont, eux, les véritables armes secrètes des magiciens - infiniment plus puissantes que les panoplies mécaniques qu'on leur prête - ces livres sont des trésors de connaissance d'où se dégage une lumineuse philosophie de l'art magique, tout aussi révolutionnaire aujourd'hui qu'elle le fut au temps des légendaires "Soirées fantastiques de Robert-Houdin".
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source:Philippe Beau