

Sur l'initiative de Jean Merlin et avec l'aimable autorisation de
Magicus, le magazine des presti-agitateurs, voici en hommage à l'Artiste exceptionnel que fut Monsieur Jacques Delord
qui vient de nous quitter si soudainement, un article de Jean Merlin paru dans le
Magicus n° 142 dont Jaques Delord a fait la couverture en février dernier.
Monsieur Lajunias par Jean Merlin
Monsieur Lajunias ?, oui, il a bien habité ici, mais il y a longtemps. Je dois bien être le seul à m’en souvenir. Oui, je l’ai bien connu à l’époque, connu et admiré. Mais voyez vous, Monsieur, personne ne l’a jamais appelé comme ça : Ce type avait de l’or dans les mains , alors les gens avaient pris l’habitude de l’appeler Jacques Delord. C’est sous ce nom qu’on le connaît encore.
C’était en ce temps là un personnage déjà complexe : à la fois accessible et accueillant à celui qui savait le séduire et à mille lieues d’où il semblait être. A l’entendre, je devrais peut-être écrire « à l’écouter », on savait déjà qu’il ne resterait pas, qu’un jour ou l’autre il partirait pour d’autres contrées qu’il prendrait plaisir à défricher . Il parlait souvent d’un marin à son dernier voyage et à l’époque, plusieurs se demandèrent déjà si le marin ne lui ressemblait pas beaucoup Pourtant il eut la eu la chance de naviguer à moment où. les ports étaient nombreux et accueillants, et il n’était pas rare que des maîtres-gabiers comme lui fissent escale plusieurs fois dans la nuit dans une sorte de régate nocturne dont les règles étaient bien établies et les horaires respectés à la demi seconde près. Ca ressemblait à une sorte de grand ballet, bien réglé sur une mer d’huile. Delord était un baromètre : Dans les capitaineries, au nombre d’escales qu’il faisait dans la nuit on savait comment allait le commerce . Il était l’attraction de référence à tel point que lorsque Truffaut voulu évoquer le monde du cabaret dans le film « baisers volés », c’est forcément lui qui fut choisi Je peux vous en parler car j’ai connu la fin de cette époque bénie et j’ai longtemps rêvé ce voyage bien avant de prendre la décision d’embarquer moi-même. Et dans ma décision, il y fut sans doute pour quelque chose.
Il voguait depuis longtemps sur un trois mats à une époque où je n’étais encore qu’optimiste…Et chaque fois qu’il avait jeté l’ancre aux abords de quelque île d’importance: La galerie 55, Pacra, Bobino je prenais le bac pour l’aller visiter. Il fut, Monsieur, de l’époque des grands navigateurs : Jean Yanne, Jacques Martin, Patachou, Mouloudji, Brassens, Brel pour ne citer qu’eux
Il visita avant tous les autres « le cercle chine et son double » forgea des manipulations subtiles de cordes qu’il habillait de textes sur mesure, à une époque ou les autres n’en étaient encore qu’ à la confection Avec la complicité du pianiste Georges Durban, il en fit presque un poème symphonique – je dis presque- et si quelque forban se vante un jour à votre endroit d’avoir été le premier à assembler cordes et textes, IL MENT, Ce n’est qu’un marchand d’huile. Delord fut le premier, nous , les autres, nous n’avons fait que suivre et il a fallu attendre presque 30 ans pour qu’un élan nouveau du au talent de Tabary renouvelle le genre. Mais Tabary ,c’est déjà presque un nom de navigateur : c’est donc dans l’ordre des choses !
« La suite, vous la connaissez… » De même qu’il paraît qu’un météorite précipita la fin des dinosaures, en 68, un grand changement climatique interdit l’accès aux escales à tous ces grands navigateurs que l’on voulu réduire alors au rang de capitaines de bateaux lavoir pour des raisons politiques. Lassés et fiers, ils ont dit « merde à Vauban » et ont pris le large. Ce fut, comme dit ma concierge « la fin d’une ère » C’est là que je suis arrivé. Après la bataille. Mais je pense quand même avoir le droit de témoigner car depuis mon plus jeune age, habitant à deux pas de Bobino, je les ai tous observé de la berge ; longtemps, patiemment et en prenant des notes.
Delord écrivit trois livres malhonnêtes sur la magie , sur l’enchantement, trois livres « pour enfants » qui en fait de par les idées sous-jacentes qu’ils véhiculent et les portes qu’ils ouvrent s’adressent plutôt aux adultes; c’est lui le premier qui vint nous parler d’art, vint mettre des photos de statues, citer les poètes, fredonner des musiques, en un mot, c’est lui qui le premier, « osa dire ».
Si ma mémoire est bonne il créa une série d’émissions sur France 3 « les ateliers du magicien » à une époque où les gens savaient encore un peu écouter. Maintenant ça ne se pourrait sans doute plus : Les producteurs exigeraient un changement de plan toutes les 17 secondes, avec si possible une musique de zizi crincrin en fond et tous les deux tours, Jennifer viendrait montrer sa vacuité et son dernier tube, (je n’ose pas écrire son dernier gode !)
Mais il fit plus fort : il apporta chaque semaine dans une revue –célèbre à l’époque- et intitulée Pif gadget un peu de fraîcheur et de rêve. Les deux pages qui lui étaient dévolues rehaussaient d’un ton le niveau de cette publication un peu a ras des pâquerettes !
Ce fut l’époque ou, comme beaucoup d’entre nous, Jacques entendit puis succomba au chant d’une sirène. Nul ne saurait l’en blâmer, nous avons tous fait pareil. Il paraît que c’est dans l’ordre des choses…C’est là qu’on a la tentation de poser ses valises et après avoir couru d’estaminets en estaminets on pense à en ouvrir un soi même. -car les sirènes sont sédentaires-. Brel nous avait pourtant prévenu, nous avait pourtant hurlé sur tous les tons que c’était une erreur, mais nous ne l’avons pas cru. ou pire : nous nous sommes crus plus malins.
Jacques (Delord) fut sans doute séduit par le nom du lieu : « Beau Val » : on ne peut rêver mieux :je subodore que ce doit être « un trou de verdure ou chante une rivière accrochant ça et là aux herbes, des haillons d’argent » car il y a , il faut le reconnaître, rien que dans le nom, de quoi séduire un homme comme lui.
Alors, il y a organisé avec l’aide des siens un petit paradis terrestre : Une île emplie d’oiseaux multicolores et apatrides puis, dans un souci de bien faire, ils commencèrent à peupler l’île d’un couple de chaque espèce d’animaux . Mais c’était compter sans Dieu. Dieu n’aime pas la concurrence. Sur ce strict plan, il est assez pointilleux, Dieu
En consultant son planning il a bien vu qu’aucun déluge n’était prévu dans la prochaine décennie ! alors comme il est moins gentil dans la réalité, que dans les livres des prêtres, il a fait ce qu’il fait chaque fois : il a plongé l’homme dans un sommeil profond et à son réveil… il avait « deux trous rouges au coté droit ».
Qu’il se rassure :Il n’est pas le seul : si tous les gars du monde qui ont deux trous rouges au coté droit voulaient se donner la main , Paul Fort y perdrait son latin, En fait…c’est le sort de la marine…comme nous l’a susurré tonton Georges
Non, Simplement, C’était signe qu’il lui fallait reprendre son bâton de pèlerin
C’est à cette période , je pense , qu’il prit la décision d’embarquer pour des contrés plus lointaines. Le hasard et lui seul fait que nous nous croisons parfois et c’est toujours une bonne surprise Il me fit l’honneur un jour, de venir partager mon repas dans ma cambuse et je me souviens qu’au dessert nous miment en perce quelques vieux barils de rhum que nous goûtâmes silencieusement « taiseux et sages » comme aurait dit « l’autre » qui lui, a bien fini de naviguer!
Même lorsqu’on reste sans se voir, je garde le contact grâce aux articles qu’il distille dans une revue magique underground que j’affectionne moi-même pour le courage et le non conformisme dont elle fait preuve.
Aller le voir ? Vous voulez aller le voir, Monsieur ? Pourquoi pas ! je n’ai jamais entendu dire qu’il ait fermé sa porte à quiconque. Par contre ce n’est pas tout près, non, Il faudra vous envoler, mais ça , vous savez le faire ; Arrivé la haut, tournez à droite deux fois , passez les nimbus, longez les cumulus, à un moment vous risquez de rencontrer un allumeur de réverbères, ou un drôle de petit bonhomme sur une drôle de petite planète NE VOUS ARRETEZ PAS, passez votre chemin, c’est tout droit - vous ne pouvez pas vous tromper-
« Quand vous aurez passé les machins métalliques, des trucs satellisés, des orbites abandonnées – la fourrière d’en haut quoi - c’est déjà la banlieue ; la banlieue de la planète où il a élu domicile ; vous continuez tout droit , vous ne pouvez pas vous tromper » .Arrivé là vous verrez une planète qui ressemble à la tête d’un bonhomme qui réfléchit et c’est là qu’il habite. Venez au besoin de ma part, mais ce ne sera pas nécessaire.
Si vous le voyez vaquer à des occupations communes, frappez poliment et il vous ouvrira.
Dans l’instant vous ne comprendrez peut-être pas tout ce qu’il vous dira : c’est normal. Mais notez le car quoi que vous fassiez plus tard .vous en aurez besoin.
Par contre si vous le voyez en train d’écrire ou mieux de réfléchir, passez votre chemin, revenez un autre jour : on n’a pas le droit de déranger un poète qui travaille : c’est très mal élevé.
S’il vous demande des nouvelles de nos contrées, dites lui que le père Clément est mort, que les drisses tissées par ses fils ont moins de duites pour plus de rendement et s’effilochent donc plus vite que celles « de quand on étaient jeunes » et que les affûteurs Nogentais qui étaient les seuls à pouvoir faire des ciseaux à bouts ronds qui coupaient comme des rasoirs, n’ont pas su non plus léguer leur savoir faire à leurs enfants ;
C’est un peu comme dans le Corton Charlemagne.
Bref, dites lui qu’il a bien fait de s’éloigner du vulgaire.
Mais dites lui surtout qu’avec un vieux reste de drisse historique, ramassé sur la scène de Pacra un dimanche où il y avait officié -et que j’ai retrouvé par hasard- j’ai tressé un anneau juste assez grand pour y glisser une serviette de table. Dites lui que, soigneusement, à l’aide d’une plume Sergent Major, j’ai calligraphié son nom dessus.
Jean Merlin
A lire également :
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Un article de Magie Bourgogne sur Jacques Delord
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Un article de Pif Gadget pour lequel Jaques Delord a été consultant magie de l"équipe à la fin des années 70
C'est jeudi 8 juin 2006 à 14h qu'aura lieu un service religieux qui sera donné en l'église Jean-Baptiste de la Salle, rue du Dr Roux Paris 75015, métro pasteur. Monsieur Delord sera ensuite emmené jusqu'au cimetière de St Aignan sur Cher où il sera inhumé dans le caveau de famille.
Sources: Jean Merlin pour Magicus Journal n° 142 - Janvier/février 2006
Photos 1 et 2: Zakary Belamy
Photo 3: Jacques Delord sur scène