Vendredi 25 Juillet 2008  
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Interviews :: La scène
Rencontre avec mimosa

 

 

 

PORTAIT

Nom : Le Marchand

Prénom : Hervé

Origine : bretonne


Date de naissance : Né le 1 mai 1960. Un dimanche, à 18h, le jour de la fête du travail. Depuis on m'a toujours dit qu'il était normal d'être paresseux pour un être né sous de tels auspices.


1er contact avec magie : Il a eu lieu en deux temps. Tout d'abord, ce fut en 1979 au détour d'une flânerie dans Hamleys, le plus grand magasin de jouets au monde, situé dans Regent Street à Londres. Je fus alors émerveillé par le jeu radio (swengali deck) et suis revenu les jours suivants faire de nouvelles emplettes. Paradoxalement, c'est également un marchand de truc qui allait me dégoûter de la magie quelques mois plus tard. J'avais acheté chez Mayette (tenu par Michel HATTE à l'époque) une barrette de diamants pour la somme astronomique de 30 € (c'était l'époque où le tour était vendu emballé et sans démonstration). Une merde totale qui m'a fait abandonner la magie durant 4 ans. Je n'ai repris qu'en 1984, à 24 ans, à l'occasion de mes études d'ingénieur à l'Ecole Centrale. Dominique Duvivier était venu à la demande de l'un des élèves de l'école Philippe de Perthuis (aujourd'hui connu sous le sobriquet de “La Volaille”) animer le club magie. Là pour la première fois de ma vie, j'ai vu que l'on pouvait faire des tours de magie percutants avec des cartes normales grâce à des manipulations (levée double, comptage Elmsley) dont je ne soupçonnais pas l'existence ! Cela a ranimé mon intérêt pour la magie puis tout s'est enchaîné très vite : entrée à l'AFAP en mars 1985, premier prix de magie comique au congrès de Nancy en 1988, prix spécial du festival mondial du cirque de demain en 1989, second prix mondial de magie comique à la FISM de Lausanne en 1991.


1ère apparition en public (en magie) : Ce fut lors du congrès AFAP de Bordeaux en 1986. A l'époque je pratiquais outre la magie, le monocycle, le funambulisme, le mime et le jonglage et je n'avais pas encore un numéro de scène de 10 mn. Il y a eu une sorte de carte blanche le vendredi soir où j'ai présenté un mélange de jonglage, mime et magie qui a enthousiasmé les congressistes. On peut vraiment dire que ‘Mimosa' est né ce soir là.


Concours (magie): Trop nombreux pour les citer, une douzaine environ, mais j'ai TOUJOURS été primé, en France ou à l'étranger (Norvége, Belgique, Japon) , même quand je venais pour m'amuser, provoquer ou incognito comme au congrès du Puy où je me suis présenté déguisé et sous un faux nom en magie générale. Les deux principaux étant le premier prix à Nancy en 1988 et le second prix mondial à la FISM de Lausanne en 1991. J'ai même remporté les deux derniers dans des catégories qui sont loin d'être ma spécialité : ainsi en cartomagie au congrès AFAP 2000 avec un numéro militant contre les sectes (dont le compte-rendu est arrivé sur le bureau du juge du tribunal à ma grande surprise) et en juin 2004 au Millénium Jam (congrès européen des ballooneurs). Là, c'était juste un challenge par rapport à M. Flagorneur qui n'a JAMAIS rien remporté dans un congrès de ballons ou autre malgré ses dires. On peut usurper presque tout, sauf le talent. C'est le drame des forums internet. Des médiocres passent pour être brillants tout simplement parce qu'ils sont gentils et bavards sur les forums. A l'inverse, le meilleur sculpteur de ballons au monde, Bidou, est français et PERSONNE n'en parle.


formation (études) : Premier de la classe en première et terminale, bac C mention bien, maths sup et spé M' à Rennes, école centrale de Paris. Rien à voir avec la magie mais il est évident qu'une solide formation aide à rattraper le temps perdu par la suite. Je conserve de ces années de prépa le souvenir de trois génies, pas plus, en mathématiques spéciales M' (la crème de l'élite), qui possédaient vraiment le don mathématique. En 1980, le Rubik's cube venait de sortir, l'un deux est resté une journée entière dans sa chambre en séchant les cours. Le soir, il nous montrait le rubik's cube achevé. Eh bien, je mets au défi quiconque d'en faire autant. Avoir côtoyé de tels phénomènes vous rend humble pour le reste de votre vie et sert d'étalon pour repérer les gens de valeur « La médiocrité ne reconnaît rien qui ne lui soit supérieur, le talent reconnaît aussitôt le génie ». Il y ainsi trop de magiciens quelconques qui se prennent pour des génies.


Hobbies : L'informatique ! Impossible de décrocher. Cela a sûrement ruiné ma carrière en magie mais au moins je fais ce que j'aime. Dans une autre vie, j'ai même obtenu le premier prix d'informatique de l'Ecole Centrale. Encore aujourd'hui, je suis autant connu par mes écrits sur la programmation des bases de données avec l'atelier-logiciel 4D que dans le milieu magique. Malheureusement, il est devenu impossible de nos jours de rester à la pointe dans deux domaines et je n'arrive toujours pas à choisir entre le spectacle et la programmation.

 

Projets : Mes ennemis vont être contents : je quitte le milieu magique dans lequel je me suis fourvoyé depuis 20 ans pour retourner au pays de clowns. Je lègue au milieu magique mon premier et dernier livre : «magie sans artifices».

 


Alexandra Donelly : Pouvez-nous nous parler davantage de ce livre ?

Hervé le Marchand : C'est Ivan LAPLAUD qui m'a convaincu en rassemblant ce que j'avais écrit ces dix dernières années. Le résultat est étonnamment cohérent avec une partie théorique. C'est surtout un livre différent des autres livres de magie qui, j'en suis convaincu, intéressera pas mal de monde en dehors du milieu magique. Sur la forme déjà, c'est plutôt bien écrit et le lecteur, même profane, ne devrait pas s'ennuyer. Sur le contenu, alors que la quasi totalité des ouvrages de prestidigitation sont avant tout techniques, ce n'est pas le cas ici d'autant qu'il n'y a pratiquement aucun gimmick ou trucage dans les routines d'où le titre ‘magie sans artifices'. Souvent, Untel a trouvé une astuce avec le dernier machin à la mode pour tromper son prochain et décrit une foule de variantes basées sur ces ‘nouvelles technologies'. C'est de la magie de mono-maniaques, sans âme, qui ne fait pas rêver et périt avec les changements de modes. Une autre catégorie d'ouvrages, plus rares car moins vendeurs, sont les traités de présentation. Leur carrière est infiniment plus longue et ils sont durablement cités comme ouvrage de référence. Disons qu'une bonne partie de mon livre est d'un troisième ordre et ne s'applique pas uniquement à la magie, c'est pour cela que je suis confiant sur le long terme. J'y explique les raisons profondes du succès de classiques indémodables comme les coupes inépuisables, la chasse aux pièces, la carte à la demande, le clown, etc. En ce qui concerne la magie pour enfants, je ne me borne pas à décrire le comportement des enfants mais j'explique surtout le POURQUOI de leur réaction. Ce sont des choses qui n'ont jamais écrites auparavant et cela permet d'aller beaucoup plus loin (lire la routine des boulettes slydini avec un enfant de 4 ans). Dans 1000 ans, son contenu sera encore d'actualité. C'est mon unique publication, en aucune manière des ‘tours de conférences', mais bien ce qui constitue mon gagne-pain sur tous les continents. On dit « le temps n'épargne pas ce qui se fait sans lui », ce livre aura mis 15 ans à se bonifier.


Pas de DVD prévu ?

Si je dois en faire un, ce sera cadeau. Tiens, c'est une idée… Mais pour le présent, le livre sera édité par Magic Dream au prix de 45 €.


Mimosa, vous êtes actuellement artiste professionnel. Connaissant votre orientation professionnelle (cf portrait), pourquoi ce choix ?

Tout d'abord on ne m'a jamais assimilé à un professionnel étant donné que je m'amusais également en informatique, m'impliquait dans la magie amateur en étant membre du bureau de l'amicale de Paris (trésorier entre 91 à 93), du bureau de l'AFAP (trésorier-adjoint), co-organisateur du congrès AFAP d'Issy les Moulineaux en 93 et auteur de violents écrits contre les dérives de la profession et le syndicat des visuels censé nous représenter.

Il y aussi une différence fondamentale entre ceux qui choisissent ce métier aujourd'hui et les anciens : par le passé, on devenait magicien ou jongleur ou clown via les hasards de la vie. Derek DINGLE était ingénieur par exemple mais c'est pratiquement le cas de tous les plus grands d'avoir changé de vie sans l'avoir planifié. Aujourd'hui, trop de jeunes ont déjà un plan de carrière et se lancent après s'être assuré de leur statut de « chômeurs indemnisés ». On voit même des enfants reprendre le métier de leur père (magicien ou marchand de trucs), ce qui s'avère aussi catastrophique que dans l'industrie et le cirque traditionnel. D'où l'adage « le grand-père est un aigle, le fils un faucon et le petit-fils … un vrai ! »


Quels sont les artistes magiciens qui vous ont le plus influencés ?

Sur le plan magique à l'état pur, sûrement SALVANO car je n'ai jamais connu Fred KAPS. Salvano est aussi admirable sur scène qu'en dehors. Je ne pourrai jamais admirer un virtuose qui serait un salaud dans la vie et j'en ai connu quelques-uns en tant qu'organisateur de congrès.


Sinon, il a deux magiciens amateurs : Fernand REYNAUD et Antoine de SAINT-EXUPERY mais peu de gens connaissent leur intérêt pour notre art. Le sketch du “régiment qui passe” est peu connu car il n'a a pas de texte. C'était un mime et un comédien exceptionnel, tout comme BOURVIL.

Pour Saint-Exupéry, il est stupéfiant de voir un type qui adorait la solitude capter aussitôt l'attention de toute une assemblée partout où il arrivait. Des tours basiques mais présentés avec un charisme qui touchait souvent à la voyance comme le cumberlandisme. Tout comme les quelques pages du “Petit prince” sont écrites avec des mots d'enfants mais atteignent les adultes droit au coeur, c'est toute son âme qui devait se retrouver dans sa magie. Avec lui, c'etait vraiment “La magie, c'est quand l'âme agit”.

Enfin sur le plan personnel, c'est VADINI que je considère comme mon Maître. Plusieurs de ses tours figurent à mon répertoire même si c'est dans un registre différent car je suis comique et il est élégant.


 

 

Pourquoi tant de pseudonymes entourent votre nom: Sycophante, la Mimose, Mimosa...Y en a-t-il d'autres ?

Sans doute parce que je vis plusieurs vies en même temps : MIMOSA pour le spectacle, Hervé LE MARCHAND pour la présidence du CFI. SYCOPHANTE (qui signifie ‘délateur' du temps des grecs) était le titre de mon canard satirique en 1995 et 1996 où, épaulé par Michel FONTAINE (ancien directeur de la revue de l'AFAP), nous relations la vie de l'amicale de Paris et dénoncions les pratiques de M. LAMELOT. Il y eut aussi TAFAPIE au congrès du Puy en 1996 (contraction de AFAP et TAPIE qui défrayait la chronique à l'époque). “La Mimose”, c'était pour parodier la manie d'un magicien qui baptisait tout le monde de surnoms peu respectueux, « L'afapien » dans mon cas personnel. “Le grand gourou” fut le pseudo utilisé au congrès d'ISSY en l'an 2000 pour dénoncer les sectes en général. C'était un moyen de briser l'omerta du milieu magique.

 


Vous avez collaboré à de nombreux magazines de magie en publiant des articles (parfois assez polémiques), avant de diriger votre propre magazine de magie qui plaisait, entre autre, pour son coté satirique. Qu'est devenu cette aventure ? Dans quels magazines avez vous publié ?

Une feuille de chou comme Sycophante ne pourrait plus exister de nos jours : j'aurais aussitôt un procès. C'est aussi épuisant : 75% du temps passé dans la mise en page, le pliage, la gestion des abonnements, la mise sous pli. Le temps de rédaction proprement dit ne représentait qu'un petit quart. De nos jours un site web ou un journal de bord de type weblog serait infiniment plus économique et efficace.


Une anecdote : lorsque nous avons décidé d'arrêter Sycophante, tous les abonnés se sont vus rembourser le reliquat des numéros non parus sous forme de timbres de collection. Ce petit geste d'honnêteté a vraiment marqué les esprits à ce point qu'on m'en parle encore des années plus tard à mon plus grand étonnement. Sur le fond, la dénonciation du cumul des voix au bureau de l'AFAP (125 pouvoirs récoltés par le président et son secrétaire, soit le quart des suffrages exprimés lors du congrès AFAP du Puy) qui s'est soldée par la limitation à 5 pouvoirs fut le résultat le plus probant de l'existence de Sycophante.


Vous êtes un habitué des concours en magie. Pourquoi cette démarche et en quoi est-elle intéressante pour l'artiste selon vous ?

Tout d'abord, le public des magiciens est merveilleux. Une écoute extraordinaire pour supporter des numéros quelconques durant des heures lors des congrès. Si mon premier concours visait clairement à obtenir une reconnaissance de mes pairs, ce fut davantage pour me faire plaisir par la suite, d'autant mon unique engagement dans un congrès de l'AFAP remonte à mes débuts en 1989.

 


Avec l'expérience que vous avez acquise et du recul, conseillez-vous les concours à ceux qui veulent se lancer dans l'aventure d'un concours?

Bien sûr ! Un concours donne un objectif, une dead line à respecter. C'est un exercice de style indispensable. Et surtout, un magicien de talent aura autant de succès sur un public de magiciens ou de profanes. Ne pas vouloir faire de la ‘magie pour magiciens' est une litote facile pour échapper au jugement impitoyable des collègues. Sachez que lors du Mayette Days en 1995, Jean MERLIN a obtenu une standing ovation à l'issue d'une séance d'une heure constituée de tours que l'on apprend en première année (cygne et caniche en ballons, les 3 cordes, les 6 foulards, le billet brûlé, etc.)
Être remarqué dans un concours est l'ascenseur le plus rapide vers la reconnaissance de votre travail.
Le concours est avant tout un travail d'écriture avec contraintes, l'oulipo de la magie en quelque sorte. J'ai détaillé fin 2000 dans un article paru sur le forum virtualmagie « comment gagner un prix en cartomagie sans même connaître Marlo » toutes les ficelles permettant de remporter à coup sûr un prix dans un congrès (avec un minimum de talent quand même).

 


Gagnez un concours à la FISM a t-il radicalement changé votre façon de vivre de la magie ?

Absolument pas car je n'ai jamais fait de marketing ou publicité. Il y a tant de choses intéressantes à faire dans la vie que je considère cela comme une perte de temps. J'ai présenté un numéro avec un guéridon et 3 kg de matériel ! En fait, je n'ai jamais été motivé pour vivre correctement de la magie. J'ai toujours préféré faire ce que j'aimais.


Sujet d'actualité: Vous souvenez-vous de cet article tant polémiqué paru dans la revue de la prestidigitation sur le statut des intermittents du spectacle auxquels vous reprochiez leur état d'esprit et qui vous a valu les foudres de plusieurs professionnels. Vous pouvez nous parler de cette histoire ?

J'étais un ‘jeune' professionnel qui avait quitté deux ans plus tôt la profession d'ingénieur payée 2500 € pour 12 heures de travail par jour après des années d'études et je découvrais un monde de paresseux qui gagnaient autant en travaillant 5 jours par mois. À l'époque je n'étais pas intermittent (je le devins seulement 5 ans plus tard en 1997) car toutes les ficelles pour profiter de ce statut avantageux étaient des secrets jalousement gardés. J'ai découvert petit à petit que TOUT LE MONDE magouillait car il était virtuellement impossible d'en bénéficier en restant honnête.

 

Un jour, j'ai proposé au bureau de l'afap un article où je révélais toutes les astuces glanées péniblement à gauche et à droite. Mon article intitulé « Le mollard dans la gamelle » (toujours disponible sur demande par email) était vraiment détaillé, très technique avec chiffres à l'appui, et les amateurs n'ont pas vu que c'était une véritable bombe qui a de fait provoqué une émeute chez les professionnels lors de sa parution. Plusieurs années après, on voulait encore me casser la gueule. J'avais vraiment touché le coeur du problème. D'ailleurs, dix ans après, le nombre d'intermittents a doublé (mais pas la population française). 90% de ce que j'ai écrit à l'époque est encore valable aujourd'hui mais disons que j'ai renoncé à vouloir changer le monde. Et depuis, un certain François de Closet a écrit tant de livres montrant que pratiquement TOUTES les professions dissimulaient des pratiques scandaleuses. Si le système est en péril aujourd'hui, c'est parce qu'on a trop tiré sur la ficelle, notamment les boîtes de production de cinéma et télévision qui embauchent leurs secrétaires comme intermittentes !

 

Plus généralement, c'est la France corporatiste qui me chagrine le plus. Faire grève pour défendre son bifteck est devenu un état d'esprit naturel chez nos concitoyens. À l'inverse, être prêt à sacrifier quelques-uns de ses privilèges afin que la société se porte mieux, autrefois simple vertue civique, apparaît aujourd'hui comme une utopie. La rhétorique de l'extrême droite : « je préfère mon frère à mon cousin, mon cousin à mes amis, mes amis aux français, etc. » a fait son chemin. Ce chacun pour soi fera le malheur de la France comme c'est le cas de certains pays d'Amérique latine aujourd'hui. Par ailleurs, je suis issu d'une école de patrons et je suis formel : la proportion de gens biens est strictement identique chez les ouvriers comme chez les patrons, chez les propriétaires comme chez les locataires. Plus encore, je pense sincèrement que la proportion d'artistes est rigoureusement la même dans TOUTES les professions.


Le problème des intermittents fait régulièrement la une de l'actualité depuis quelques années mais je me suis tu car je n'ai plus 25 ans. L'une des réactions les plus saines a paru dans le journal ‘Libération' où quelqu'un se demandait pourquoi les plasticiens (sculpteurs, etc.) ne bénéficieraient–ils pas du statut d'intermittent ? La vérité est qu'aujourd'hui TOUS les métiers indépendants (artistes, artisans, graphistes) ont une activité intermittente. On a d'ailleurs vu des photographes officier dans les mariages se déclarer comme artiste intermittent. Il est toutefois impossible de débattre sainement de ce sujet sur un forum de magie. C'est un milieu férocement corporatiste.

 

 

Vous êtes président du CFI, un club de magie. Est-ce une vocation, un sacerdoce ou une galère ?

Si je me suis porté candidat à la présidence en mars 2000, c'est tout simplement parce qu'on me l'a demandé. Je ne suis pas du tout un politique et j'ai vraiment accepté pour ‘aider' et non pour la gloriole. Cette présidence me coûte environ 2500 euros par an (téléphone, galas annulés, etc.) mais je tiens à développer cette question :
Je pense que nos vies sont en partie écrites quelque part. J'ai toujours été étonné que des portes se soient toujours miraculeusement ouvertes dans la magie, le cirque et le Japon, alors qu'elles se sont toujours mystérieusement bloquées quand j'essayais de promouvoir mes créations informatiques. La quarantaine est un sacré virage car on prend conscience que la plus grosse partie de notre vie est désormais derrière soi. Se retrouver soudain “plus près du grand trou que du petit” apporte la certitude qu'il y a des objectifs qu'on n'atteindra plus (la célébrité, la richesse, la descendance). On commence surtout à comprendre l'agencement du puzzle de notre vie avec des pièces sans rapport entre elles comme pour moi l'informatique, les longues études scientifiques, le don de faire rire, le japon, mon conflit avec Duvivier, le cirque. Jean DUCATILLON disait “Quand on a beaucoup reçu, on a une dette d'autant plus grande envers les autres”. Aujourd'hui je me rends compte par exemple dans la présidence du CFI aurait été impossible sans rigueur dans la gestion et compétence en informatique. Il m'aurait été difficile de relater par écrit certaines pratiques (afap, sectes) sans une aptitude minimale à la rédaction et au comique qui m'ont permis de dénoncer beaucoup de choses en évitant des procès de justesse.
Je pense que pour toute grâce que l'on reçoit ,il y a un prix à payer. Je sais que ma nature comique vient de mon enfance de rouquin et qu'il faut beaucoup de larmes pour faire un clown. Et que le fou du Roi ne justifie son existence que s'il parvient à utiliser son don de faire rire pour dénoncer l'innaceptable. Pour revenir à Saint-Exupéry, on se rend compte à la lecture de sa biographie par sa femme Consuelo que les quelques pages du ‘Petit Prince' ont été chèrement payées.
Mon credo de Président est que l'épanouissement personnel doit primer sur l'enrichissement d'un savoir magique. Je suis toujours fier de voir certains amateurs cumulant les handicaps oser présenter un tour sur notre estrade chaque mois sans susciter les moqueries. Nous ne sommes pas là pour fabriquer le prochain ‘champion du monde' mais pour aider chacun à progresser sur son chemin de vie par la pratique d'un art reconnu. Cette éthique est en complète opposition avec la FFAP qui est gérée présentement comme une entreprise et revendiquée comme telle par son président dans la revue de la prestidigitation d'avril 2004 qui lui est consacrée, quitte à oublier certaines valeurs essentielles. Il y a des signes qui ne trompent pas : j'ai pris la relève de la FFAP dans la revue Magicus comme cible et tête de turc favorite de Didier PUECH (enfin juste après Gérard MAJAX qui s'y fait maltraiter tous les mois depuis 20 ans). Mais revenons à la différence entre association et entreprise :

1 - l 'entreprise n'est pas une démocratie

Le magicien est un cas à part dans le monde artistique (danseurs, clowns, jongleurs , danseurs). Celui qui pratique la magie est fasciné par le pouvoir. Rien ne le rend plus heureux que lorsqu'il ridiculise un spectateur qui ne peut ouvrir une boîte truquée. Lui le peut, car il connaît le secret qui lui procure un pouvoir sur autrui. Cet état d'esprit explique que l'AFAP a vu défiler un nombre incroyable de présidents-dictateurs avec des répliques caricaturales au sein de ses amicales.
Avec l'ouverture de la magie sur les autres disciplines artistiques, les tours puzzles sont aujourd'hui moins appréciés et cet état d'esprit qui n'est autre que son corollaire est en perte de vitesse.
Et le rapport avec l'entreprise ? Simplement le fait que l'entreprise n'est pas une démocratie. Sa fonction première est de convertir honnêtement une force de travail en billets de banque via une dictature. Ce mode de direction est accepté par contrat car il permet d'aboutir. Ceux qui justifient ce type de management dans une association n'expriment pas autre chose que leur vocation de dictateur.

 

2- L'entreprise n'a pas de morale

Une entreprise est le seul moyen légal pour fabriquer des billets de banque. On ne peut lui demander d'avoir une morale. Sa finalité est d'enrichir ses propriétaires, pas de faire le bien de l'humanité. Comme l'explique le philosophe André Compte-Sponville dans son livre « Le capitalisme est-il moral ? » : « une entreprise, çà n'a pas de morale, çà n'a qu'une comptabilité et des clients » et « Ne comptez pas sur votre entreprise pour être morale à votre place ». C'est pourquoi on ne demande jamais à une entreprise de rédiger un ‘rapport moral' à l'occasion de son assemblée générale, comme c'est le cas dans les associations.

Dans une association, on ne vire pas les incompétents, on ne vit pas pour faire des bénéfices ou se verser une rémunération.
Dans une association, la finalité est l'épanouissement de l'individu, l'aider à progresser, non pas pour devenir le meilleur, mais simplement pour devenir meilleur. On n'abandonne personne en chemin et on laisse tout le monde s'exprimer et montrer quelque chose. Inversement, on ne verra pas dans notre revue s'exprimer des escrocs ou voir réhabilités des magiciens du passé ayant collaboré avec les nazis (ex HARDY dans la revue de la prestidigitation de juin 2004) sous le prétexte que c'étaient de ‘bons' magiciens.

J'ai été un peu long mais ce laïus répond également aux questions souvent posées sur les forums :

  • A quoi sert une association ?
  • Pourquoi plusieurs associations magiques (FFAP, CFI, etc.) et non une seule ?
  • Pourquoi tant de chapelles et de querelles particulièrement virulentes dans le milieu des magiciens ?

 

 

Vous êtes un passionné du Japon où vous effectuez régulièrement des galas depuis pas mal d'année. Comment a débuté cette aventure. Comment est perçue la magie dans ce pays?

Je suis passé professionnel à 29 ans… sans travail à tel point que je me suis résigné à aller au club med pour avoir au moins de quoi manger. Au retour, j'ai accepté un contrat refusé par toute la profession : travailler pour 90 euros par jour (brut) durant 3 mois dans un parc d'attractions en plein été au Japon. Ce fut la chance de ma vie car, inexpérimenté, je suis revenu en France avec un numéro de magie de rue en béton, 7000 € net car on avait le droit de passer le chapeau et suis tombé vraiment amoureux de ce pays sans voleur ni arnaque, avec un service incroyable, aucune grève, aucune machine en panne et où j'avais autant de succès qu'un mannequin de l'agence Elite. À l'époque, mon salaire arrivait tous les mois en billets par la poste dans une enveloppe mentionnant ‘espèces', inimaginable en France ! J'avais découvert une autre planète. Et puis, l'étranger est une icône là-bas. En l'an 2000, je tournais sous un chapiteau de cirque à mon nom et c'était complet simplement parce que je venais de France.

 

 

 

Un article de Jean Merlin dans le magicus spécial FISM 94 de YOKOHAMA en a bien détaillé l'esprit nippon de concevoir la magie : avez-vous lu cet article et êtes vous d'accord avec son contenu qui semble accréditer la thèse qu'il est difficile voire impossible de devenir magicien au Japon, au sens où on l'entend en Europe ?

N'étant pas créateur, je n'ai jamais tourné au Japon comme conférencier ou dans le milieu magique. J'ai toujours travaillé directement avec les japonais, organisateurs de festivals et kermesses, bar de luxes et boîtes de streap-tease, bref avec des gens en rapport étroit avec les yakuzas, la mafia locale. Beaucoup d'artistes, surtout des jongleurs et des mimes et quelques magiciens. Je leur parle de la France et ces artistes me regardent hallucinés quand je traduit le RMI et le statut d'intermittent par :

"En France le gouvernement donne à tous les clochard 400 euros tous les mois. Et les artistes qui parviennent à travailler environ une fois par semaine reçoivent 900 euros tous les mois en sus de leurs cachets".

 

Il faut savoir que les artistes et spectacles NE BÉNÉFICIENT D'AUCUNE AIDE au Japon. Dans les écoles, les écoliers payaient tous 20 euros pour voir mon spectacle (pour les adultes, c'était 30 euros). Les artistes ont déjà un mal fou à se marier car les saltimbanques sont assimilés à des bohémiens dans leur culture. Nombreux ont recours à un temps partiel pour subsister en tant que cuisinier, serveur, etc. Pour une population double de la nôtre, le nombre de professionnels (et de spectacles) est infiniment moindre qu'en France.

Voici les principales différences avec nos congrès magiques :

  •  inscription trois fois plus chère
  •  la moitié des amateurs pratiquants sont ... des femmes. Toutes les universités ont un club de magie avec de superbes jeunes filles qui apprennent à manipuler les boules (sic)
  • Les numéros de scène sont stéréotypés : musique de fond écrasante, personne ne sait jouer avec le silence, un mal fou à sourire et à se mouvoir sur des scènes aux dimensions gigantesques sans rapport avec leurs appartements lilliputiens. Profusion d'apparitions de foulards et de fleurs. Les candidats sont disciplinés et se préparent sur 1 mètre carré. A l'issue du concours les juges réunissent tous les candidats pour une critique de tous les numéros. Aucun n'ose répondre.

La seule chose commune est la personnalité des apparatchiks. Aussi pitoyable qu'en France avec comme ici de rares exceptions.

 

 

Vous parlez japonais ?

 

Entre autres car je bégaie en 5 langues : français, anglais, espagnol, allemand et japonais.

Pour le japonais j'ai pas fini d'apprendre ! Il faut comprendre qu'il faut 4 fois plus de temps que pour l'anglais pour parvenir à un niveau identique pour les raisons suivantes :

  •  en anglais les mots rares et difficiles sont identiques dans les deux langues (international, mathematics, philosophy, etc.) ce qui n'est pas le cas en japonais.
  •  les langues européennes sont identiques dans leur construction. On traduit “Vous devez voir le chat endormi sur le lit dans ma chambre” dans un ordre identique par “You must see the cat sleeping on the bed in my bedroom” alors qu'en japonais on aurait la construction grammaticale au mot à mot suivante “moi de chambre, lit sur, dormant chat, si pas voir, pas permis”. Souvent on comprend tous les mots mais on est incapable de donner un sens à cette phrase en ‘notation polonaise inversée' pour employer le jargon informatique.
  • et puis des h à prononcer (comme le mot ‘Hache') partout, des mots réservés uniquement aux hommes ou aux femmes, 4 niveaux de politesse (contre 2 chez nous avec le TU et le VOUS).
    Et puis je vous parle pas de l'écriture avec 1000 kanjis au minimum se prononçant pour la plupart de 4 façons différentes, des homonymes par milliers (comme le mot français : vert (couleur), verre (matière), ver (animal), vers (direction)) comme dans la phrase “Le ver vert va vers le verre vert”.

Mais bon, cela ouvre l'esprit et comme “qui est trop vieux pour apprendre l'a probablement toujours été”, il n'est jamais trop tard pour s'y mettre. Mais c'est un investissement que je n'ai jamais regretté et qui est remboursé depuis longtemps en rapports humains et financiers. Et puis le chinois est infiniment plus difficile que le japonais.

 


 

Y a t-il des lectures que vous conseillez (magiques ou non)?

 

Avant tout, il faut avoir une autre passion en dehors de la magie. Ceux qui vivent totalement dans ce microcosme sont des malades mentaux, des mono-maniaques qui ‘trouvent' des choses car ils pensent à la magie jour et nuit mais ce sera toujours une ‘magie sans âme' in fine. Une magie qui va d'abord plaire aux aficionados de la magie lors de conférences sans cesse renouvelées, mais qui n'atteindra jamais le coeur des profanes. Les vrais artistes de talent discutent rarement de magie entre eux d'ailleurs.

Bref, lisez les ténors de vos hobbies : cuisine, jardinage, peinture, mathématiques, informatique, jonglage, cirque, cinéma, littérature. Cela vous montrera que le mot ‘génie' est largement usurpé chez les magiciens. Tenez, dans mon cas (magie et base de données), j'ai toujours trouvé étonnant de constater que les créateurs les plus remarquables étaient souvent des amateurs issus de la médecine ! A la limite, cumulez les heures de solitude en avion, assourdi par le vrombissement des moteurs, l'odorat saturé des odeurs d'essence et bien sûr de nuit pour ne pas être distrait par le paysage. A la longue il n'est pas impossible que vous sachiez décrire mieux que quiconque l'homme et la poésie de la vie et publier le prochain « Petit prince ».

 


 

En quelques mots, en quoi la magie s'apparente t-elle selon vous à un art selon vous ?

J'aime répéter que la proportion d'artistes est RIGOUREUSEMENT identique dans toutes les professions. Il y a autant d'artistes chez les informaticiens ou les boulangers que chez les magiciens. Lorsque quelqu'un imprime sa marque dans un domaine quelconque, il s'agit d'un artiste et transforme son domaine de prédilection en art. Je me faisais régulièrement traiter “d'artiste” par mes profs en terminale et en maths sup alors que je ne faisais pas du tout de magie. À l'époque, je prenais vraiment cela pour une insulte car je voulais être ingénieur comme on me le demandait.

 

Etes vous un créateur en magie ou vous considérez-vous plutôt comme un interprète ?

Comme un interprète indubitablement. Je peux reprendre n'importe quelle ânerie qui correspond à mon tempérament et en faire un succès. Dire qu'un créateur réalise ses effets mieux qui quiconque est une absurdité.

 

Si je vous donne tous les pouvoirs, qu'aimeriez vous changer dans le monde de la magie ?

D'interdire à tout président d'association d'exercer dès qu'il ne pratique plus la magie, n'assiste plus à des conférences, et que sa fonction lui sert uniquement de vitrine sociale. C'est le drame de la magie associative en France, la porte ouverte à toutes les compromissions pour rester en place.

L'autre drame c'est l'absence criante d'une star dans la magie grand public. Ce ne sont pas les meilleurs magiciens qui monopolisent les passages télé. Si un jeune de talent a le malheur de réussir à la télé, il se verra aussitôt intenté un procès pour n'importe quelle broutille par de vieux crocodiles qui croupissent dans les eaux nauséabondes des médias. On sait bien que « celui dont le visage ne donne pas de lumière ne deviendra jamais une étoile », encore lui faudrait-il éviter la boue juridique de ses collègues procéduriers afin de faire rayonner un joyau attendu.
Notre milieu attend toujours son Harry POTTER qui nous débarrassera de tous les VOLDEMORT. Je ne sais pas qui ce sera, mais je sais qu'il commencera par conquérir le cœur des enfants.

 

Merci Hervé!

 

 
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