Adonelly: Sans pour autant me pondre une thèse de philo, en quoi la magie s'apparente t-elle selon vous à un art ?
Laurent Beretta: Aïe, Aïe, Aïe, la question qui va me faire me heurter à bon nombre de magiciens mais j’ai des opinions bien arrêtées à ce sujet.
Après seulement 3 ans de professionnalisme, je vais essayer de parler de mon métier que je considère à mon niveau comme étant de l’art mineur et sûrement pas la reine des arts. Qu’est ce que j’entends par Magie en tant qu’art mineur ? A mon avis si la magie est présentée comme une expérience de défi à l’intelligence des spectateurs, si elle n’est pas mise en scène, si elle n’est pas chorégraphiée, si elle ne reflète pas un minimum son époque ou si elle ne tend pas vers quelque chose de beau alors elle m’ennuie à servir du réchauffé en queue de pie strass et paillettes pour les hommes et bikini pour les femmes, fleurs en plume par ci, fleur en plumes par la, casseroles à colombes, zig zag à paillettes etc….
J’ai beaucoup d’admiration pour les danseurs, les jongleurs, les acrobates avec qui je travaille souvent qui ont eu une vraie formation artistique, un regard autre de la réalité, une approche du mouvement qui tend toujours vers la beauté et le symbolique pour mieux communiquer avec leur public. C'est aussi une grande leçon d'humilité que de réaliser l'immensité du travail accompli par un danseur ou un mime et l'investissement personnel largement supérieur à la magie en termes de discipline pour aboutir à un résultat. Quand je vois un artiste comme Viktor Kee, un jongleur qui mélange la danse, les acrobaties et une technique de jonglage calée à la milliseconde sur la musique, je vois quelque chose au delà du réel, que je ne comprends plus, qui m’ouvre une porte sur la beauté : je vois quelque chose de véritablement MAGIQUE, quelque chose de grand.
Mais la plupart des magiciens sont des obsédés du secret, on dirait qu’il n’y que ça qui compte alors que ça ne veut rien dire. Comme disait Jim Steinmeyer, inventeur de l’interlude, de l’Origami, de l’ascenseur (tour d’entrée de Copperfield) et de bien d’autres illusions révolutionnaires : « les magiciens gardent un coffre fort VIDE »
La magie du secret est la magie de la technique, la magie sans vie, la magie nombriliste du petit monde des « magicos » qui se prennent pour des artistes parce qu'ils font la boule zombie qui clignote ou parce qu’ils copient (mal) le style de Copperfield ; résultat : ils n'ont aucun recul sur leur vide artistique.
La vraie magie est la magie décomposée en 2 entités :
1) la technique maîtrisée qui compte pour 10%
2) les 90% restant c’est l’art de la présentation, l’émotion magique qui lui fait retrouver sa valeur d’art, l’art du spectacle.
Je me faisais la réflexion avec d’autres amis magiciens qui ont aussi commencé leur carrière depuis peu : ce qui manque à la magie en général c’est une logique de spectacle solidement basée sur l’exploitation des arts majeurs :
- la musique vecteur de l’émotion (et pas le dernier truc à la mode),
- la danse pour dégager une sensualité, un charisme corporel,
- le théâtre pour mettre en scène, contextualiser, habiter un personnage pour mieux communiquer une émotion, une ambiance
- les arts du cirque (acrobatie, jonglage…) pour faire s’exprimer le corps par des moyens véhiculant le rythme et la recherche de la perfection